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Turquie - Europe
La Turquie et l'Union Européenne, comme deux trains sur le point d'entrer en collision
le matin.ma 27.09.06 |
L'avenir de la sécurité européenne se décidera
effectivement à l'est du bassin méditerranéen et au Proche-Orient.
Qu'elle le veuille ou non, l'Europe joue désormais un rôle
stratégique dans cette partie du monde. Si elle échoue, le prix à
payer sera très élevé.
Compte tenu des risques considérables pris par
l'Europe, en ayant pleinement conscience de leurs conséquences, il
est de la plus haute importance d'élaborer, dans cette région, une
«grande stratégie» afin que l'Europe puisse clairement et calmement
définir ses intérêts. Quelle que soit la teneur de cette grande
stratégie, la Turquie devra occuper une place centrale – aux niveaux
politique, militaire, économique et culturel.
A l'heure actuelle, il est crucial d'établir une relation solide et
infrangible avec la Turquie, clé de voûte de la sécurité régionale,
en vue de protéger les intérêts de l'Europe.
Il est donc incroyable que l'Europe fasse
exactement le contraire et qu'elle continue à fermer les yeux sur la
question stratégique posée par la Turquie.
La réussite de la modernisation et de la démocratisation de la
Turquie – grâce à une société civile influente, à l'État de droit et
à une économie moderne – ne sera pas seulement hautement bénéfique
pour le pays. Elle permettra également d'exporter la stabilité,
servant de modèle pour transformer le monde islamique.
Par-dessus tout, la modernisation réussie d'un grand pays musulman
profitera très certainement à la sécurité du Vieux continent.
Depuis l'époque de
Kemal Atatürk, fondateur de la
Turquie moderne, l'évolution du pays repose sur des perspectives
occidentales et européennes. Depuis 43 ans elles ont largement été
définies par l'intérêt de la Turquie à rejoindre l'Union européenne
et par les promesses d'adhésion de cette dernière. Mais l'Europe se
délecte de son désintérêt quant à l'état de ses relations avec sa
voisine, au moment même où, pour reconnaître le rôle crucial de la
Turquie en matière de sécurité européenne, il suffit de jeter un
simple coup d'œil aux crises qui sévissent à l'est de l'Europe: le
conflit au Proche-Orient, les tensions en Iran, en Irak, en Syrie,
en Asie centrale et dans le Caucase du Sud, le terrorisme islamique,
l'émigration et les menaces qui planent sur l'approvisionnement
énergétique de l'Europe.
La Commission européenne prévoit de publier à l'automne un rapport
sur l'état d'avancement des négociations de l'accession de la
Turquie à l'Union européenne.
Ce rapport pourrait bien entraîner une situation périlleuse, car il
risque de faire dérailler l'ensemble du processus.
Le désaccord majeur concerne Chypre.
La Turquie a refusé d'ouvrir ses ports, ses aéroports et ses routes
à la République de Chypre, alors qu'elle y est tenue par le
protocole d'Ankara, qui fixe ses conditions d'adhésion. La Turquie
justifie son refus par l'échec de l'Union européenne (à la suite
d'un veto du gouvernement chypriote grec de Nicosie) à respecter son
engagement de développer les échanges commerciaux avec la partie
nord de Chypre, régie par la Turquie.
L'Union européenne s'y était engagée au Conseil de l'Europe en
décembre 2003, puis officiellement lors du Conseil des ministres des
Affaires étrangères en avril 2004. Mais à ce jour, elle n'a toujours
pas tenu ses promesses. C'est donc Ankara – et non l'Union
européenne ! – qui a raison sur ce point. Avec la signature du
protocole d'Ankara, le gouvernement du Premier ministre turc Recep
Tayyip Erdogan a obtenu ce qui était considéré jusqu'alors comme
inimaginable : il a brisé l'opposition vieille de dizaines d'années
des Chypriotes turcs à tout compromis entre les deux parties de
Chypre.
Le Nord turc a accepté le plan de Kofi Annan, Secrétaire général des
Nations unies (fermement soutenu par l'UE), visant à résoudre ce
conflit ancien. Mais le Sud grec de l'île, attisé et enflammé par
son gouvernement, l'a rejeté. Il serait profondément injuste que le
rapport de la Commission européenne tienne la Turquie pour
responsable du refus de concessions supplémentaires à la partie
grecque de l'île au lieu de blâmer le gouvernement de Nicosie,
désormais membre de l'Union européenne, qui est à l'origine du
blocage.
Certains acteurs de l'Union européenne – principalement en France,
en Allemagne et en Autriche – semblent se réjouir avec suffisance
d'une éventuelle querelle sur le sujet, pensant qu'elle inciterait
la Turquie à renoncer à son adhésion. Cette attitude est
irresponsable.
L'Union européenne est sur le point de commettre une grave erreur
stratégique en acceptant que son rapport d'automne se laisse guider
par les considérations de politique interne peu clairvoyantes de
certains États membres influents. Et quelles seraient les
perspectives de la Turquie en dehors de l'Union européenne ? Des
illusions panturques ? Un retour vers l'Orient et vers l'Islam ?
Aucune de ces possibilités ne paraît valable. Pourtant, la Turquie
ne restera pas les bras croisés à attendre devant la porte de
l'Europe. L'attitude européenne pousse Ankara à se rapprocher de la
Russie et de l'Iran, ses rivaux traditionnels. Ces puissances,
toutes trois d'une importance capitale pour l'Europe, s'opposent
depuis des siècles.
Il est donc paradoxal de les voir s'allier. Néanmoins, l'Europe
semble acharnée à réaliser, au détriment du continent, cet exploit
impossible.
Il ressort des sondages d'opinion effectués en Turquie que la
frustration causée par l'attitude de l'Europe s'intensifie, tandis
que l'Iran suscite davantage de bonnes grâces. Le sentiment de se
retrouver en marge de l'Occident se propage tandis que les relations
diplomatiques avec la Russie s'affirment plus étroites que jamais.
La résistance à l'adhésion de la Turquie à l'UE est bien entendu
massive. Le résultat final reste donc une question ouverte pour les
deux parties.
La Turquie a certes un long chemin à parcourir, mais entraver sans
cesse son processus d'intégration, tout en étant pleinement
conscient du risque de retombées négatives, constitue de la part des
Européens un acte insensé et lourd de conséquences. Car qu'y a-t-il
de pire que d'agir de façon insensée en politique ? Les relations
entre l'Europe et la Turquie vont droit dans le mur.
Ni la Turquie, ni l'Europe, ne peuvent se permettre une collision
qui n'est que trop prévisible.
Joschka Fischer a été ministre des
Affaires étrangères et vice-chancelier de l'Allemagne entre 1998 et
2005.
Il est actuellement professeur associé à la Woodrow Wilson School de
l'Université de Princeton.
Copyright: Project Syndicate/Institute of Human Sciences, 2006.
www.project-syndicate.org.
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